Ministre d'Etat, Ministre des Affaires Etrangères du Sénégal, Cheikh Tidiane Gadio a pris fonction en mars 2000. Il reste le seul Ministre sous l'alternance qui a su résister aux vents et marrées des remaniements ministériels. Président du Conseil des ministres de l'Organisation de la Conférence Islamique (OCI), Gadio revient sur les enjeux et impacts du sommet de l'OCI.
A quelques semaines du sommet, Dakar a abrité la rencontre des hauts fonctionnaires de l'OCI. Quel est l'objectif de ladite réunion ?
En rapport avec le secrétariat général de l'OCI, le Sénégal a apporté une innovation sur une question importante. Le sommet de l'OCI traditionnellement se déroule de la manière suivante : vous avez l'ouverture des travaux par la réunion des hauts fonctionnaires deux jours, la réunion des ministres deux jours et en fin la réunion des Chefs d'Etat et souverains deux. Au lieu d'attendre le 8 mars, le Sénégal a scindé la réunion des hauts fonctionnaires en deux phases. La phase un s'est tenue à Saly du 18 au 20 février et la phase deux se tiendra à Dakar du 8 au 10 mars. Pourquoi ? Il y a des questions importantes à l'ordre du jour du sommet qui font encore l'objet d'échanges et de discussions. Nous avons estimé que c'était trop risqué d'attendre le 8 et 9 parce que s'il n'y a pas de consensus, ces questions ne seront pas traitées. C'était juste de donner l'opportunité à la Oumah de discuter de ces questions. C'est ce que nous avons fait à Saly. Les résultats étaient excellents car nous avons déblayé le terrain, simplifié et harmonisé beaucoup de choses en trois jours.
Par exemple ?
L'ordre du jour du sommet de l'OCI c'était 96 points. Il n'était pas facile de traiter toutes ces questions en peu de jours. On était obligé de tout bâcler pour terminer le travail. A la réunion de Saly, nous avons fonctionné par chapitre et l'on se retrouve avec 10 à 12 points. C'est vraiment une grande victoire pour l'agenda des ministres et des Chefs d'Etats et Souverains. En rationnalisant, nous avons pu mettre l'accent sur ce qui nous semble le plus important en respectant la tradition mais tout en innovant avec l'introduction de deux éléments nouveaux par le Sénégal. C'est le panel. Nous voulons un panel des Chefs d'Etats et Souverains sur la question d'un « Nouveau partenariat économique dans la Oumah islamique ». Et nous voulons que les grands ténors de la Oumah prennent la parole pour échanger sur la question. Ensuite, nous avons un deuxième panel que nous voulons appeler « Sciences et Technologies », mais le Président Wade a proposé un concept plus dynamique qu'il a appelé « Partage du savoir dans la Oumah islamique ». Donc ce panel avec le Président sortant de la Oumah, c'est-à-dire le Premier ministre de la Malaisie¸ nous espérons avoir un débat de très haut niveau parce que la science et la technologie sont importantes. Elles sont présentes dans la Oumah, mais ne sont pas valorisées peut être comme il faut. Arrive maintenant l'autre grande question de Saly, la Charte. Les discussions sur les différents articles de la Charte qui doivent faire objet de consensus avant le sommet de Dakar. La question difficile de l'autodétermination a été discutée, des propositions existent et nous pensons que nous arriverons à un très bon résultat. Ensuite la question des nouveaux membres. Quels sont les critères d'adhésion de membres à part entière ou observateurs ? Quel statut ? Comment décider de l'adhésion ? Est-ce que c'est à l'unanimité ou au deux tiers des membres? Est-ce que c'est par consensus et comment ont défini le consensus ? Nous voulons trouver des solutions à toutes ces questions. C'est ce qui justifie notre rencontre de Saly et nous sommes sortis avec des avancées significatives quant à l'adoption de la nouvelle Charte de l'OCI.
La présidence du conseil des ministres de l'OCI vous revient de droit parce que vous êtes le ministre des Affaires Etrangères du pays organisateur. Quelle sera votre mission ?
Le ministre des affaires étrangères du Sénégal devient Président du Conseil des ministres de l'OCI et le Président du Sénégal devient Président de la Conférence des Chefs d'Etat de l'OCI. C'est déjà fait parce que nous avons déjà élu le nouveau bureau de l'organisation pour les trois prochaines années et le Sénégal a été porté à la tête de l'organisation. A partir de ce moment, il ne reste que la passation symbolique du marteau c'est-à-dire du pouvoir. Nous avons déjà présidé la première rencontre à savoir celle des hauts fonctionnaires. Maintenant la présidence est nécessairement placée sous le sceau des thèmes des deux panels que nous avons présenté : « Le Nouveau partenariat économique dans la Oumah islamique et le Partage du savoir dans la Oumah islamique ». Et comme je le répète souvent, le sommet de la Malaisie a placé les musulmans asiatiques dans la carte de la Oumah islamique. Le sommet de Dakar doit faire la même chose pour les musulmans africains qu'on les connaisse mieux, leur contribution au développement de l'Islam, leur histoire etc. En plus la présidence sénégalaise permettra de mettre en ½uvre les réformes contenues dans la nouvelles Charte de l'OCI. Et ces réformes devront nous positionner pour appliquer le plan décennal qui a été arrêté à la Mecque, il y a bientôt trois ans.
L'érection de la Palestine en Etat avec des frontières reconnues et respectées par tous, la résolution du problème Afghan, la création d'un grand marché dans l'espace des pays membres, l'assistance médicale, la construction d'écoles et d'universités, d'édifices religieux. Tels sont les points à l'origine de la création de l'OCI. Quarante ans après, l'OCI tarde à concrétiser ces objectifs. Quelles les raisons de ce retard selon vous ?
Les raisons peuvent être nombreuses. Sur un point par exemple la résolution de la question palestinienne, c'est évident maintenant pour tout le monde que ce n'est pas une question exclusivement entre les mains de la Oumah islamique. Si tel était le cas, en 1969 après l'incendie de la mosquée Al Aqsa, sa Majesté le roi Hassan II en convoquant une réunion pour demander une réaction, une riposte des musulmans, ce qui est à l'origine de la création de l'OCI. En passant d'ailleurs quelqu'un m'a dit, « on vous a écouté à Saly mais vous n'avez pas parlé de la Palestine. Est-ce à dire que la Palestine ne fait pas partie de votre ordre du jour ? ». Je lui ai dit que chaque réunion, chaque sommet de l'OCi porte sur la Palestine. Beaucoup ont même oublié que l'un des objectifs majeurs de l'OCI c'est que quand la Palestine aura son indépendance véritable et Al Huds al Sharif comme capitale, nous allons déménager. C'est déjà écrit. La décision est prise que nous allons déménager le siège de l'OCI à Al Huds al Sharif. Don c'est pour dire véritablement que l'OCI et la Palestine ne font qu'un du point de vu des objectifs et des finalités de cette organisation. Maintenant comme je l'ai dit, les Nations Unies sont impliquées dans le problème palestinien. Notre pays le Sénégal préside le comité palestinien depuis 32 ans aux Nations Unies. Donc on connaît bien le problème et on voit clairement que si cela ne dépendait que de nous et ne relevait que de la Oumah islamique et même des pays amis de la oumah, le problème serait réglé. Mais très complexe, nous suivons et nous soutenons nos frères de la Palestine. Aujourd'hui l'appel qu'on peut lancer, avant d'imposer quoi que ce soit à l'Israël, essayons d'imposer à nos frères palestiniens la réconciliation. C'est incompréhensible que par leurs divisions internes, ils fassent le lit à plus d'oppressions et d'injustices contre leur peuple. Nous leur lançons un appel solennel pour retrouver la fraternité et l'unité du peuple palestinien. L'unité dans les objectifs, l'unité dans les comportements pour qu'on réalise l'Etat palestinien indépendant et souverain dans des frontières sûres et internationalement reconnues à côté d'un Etat d'Israël indépendant et reconnu dans es frontières internationalement reconnues. Ça c'est une question. L'autre question, c'est que la coopération a été très timide dans la Oumah. On a fait de la zakat, aider les gens etc, le Président Wade a dit : « on doit dépasser cette étape. Il n'est pas gênant qu'un pays musulman investit dans un autre pays musulman. Qu'un pays musulman qui a des milliers de milliards de dollars au lieux de les laisser générer des profits et des intérêts dans les banques occidentales, pourquoi ne pas les investir dans les projets porteurs dans les autres pays. Un vous contribuez à leur développement, le développement de leurs infrastructures, et trois vous aidez un pays frère et quatre vous faites des profits raisonnables que vous pourrez rapatrier chez vous pour avoir plus de moyens, de capacités d'aider d'autres pays. » Nous voulons décomplexer les relations entre pays musulmans sur la question de l'économie et des investissements. Et j'espère que le sommet de Dakar sera l'occasion d'une véritable relance.
Aujourd'hui nous avons vu que c'est la tension de beaucoup de pays musulmans tel que l'Iran, l'Iran, l'Afghanistan, le Liban, le Tchad, le Soudan etc. Qu'est ce que le sommet prévoit pour le règlement des conflits ?
Les sommets de l'Oci ont toujours à part les thèmes proposés, le thème du Sénégal est : « la Oumah islamique dans le 21ème siècle ». Il y aura un débat, une discussion dans les panels par rapport à cette question. Mais après l'OCI on traite des questions traditionnelles. Les zones de conflits, de crises, des affaires politiques, la Palestine ; les affaires sociales et économiques tout ça c'est prévu. Maintenant, est ce que c'est à l'occasion du sommet que des décisions majeures qui vont résoudre les problèmes vont être prises ? J'en doute, parce que les sommets permettent de dénoncer les principes généraux. Pendant les trois ans de la présidence sénégalaise, nous avons un immense travail à faire. J'ai dit qu'il fallait rendre visible les musulmans africains. Il faut accompagner par exemple le processus en Côte d'Ivoire, au Nigeria, en Guinée, au Sénégal etc où les musulmans doivent s'affirmer. Mais dans des communautés nationales où ils respectent aussi les règles du jeu dans ces comités, renforcent leur unité nationale au tour des intérêts bien compris de leur pays et donnent une participation plus importante à la Oumah islamique. Donc ça c'est des paris à relever et la présidence sénégalaise pourra pousser, encadrer, discuter, impulser, susciter pour qu'on arrive à ce résultat là. D'un autre côté, le Président du Sénégal jouera un rôle plus important dans les conflits majeurs du monde contemporain qui impliquent des pays musulmans. Il apportera sa contribution, fera des suggestions à la tribune des Nations Unies. Il va élever la voie sur certaines questions etc. C'est tout ce que nous pouvons en espérant qu'une plus grande solidarité dans la Oumah islamique permettra de résoudre les problèmes que vous évoquez. Vous savez que le Sénégal sur le conflit avec l'Iran est intervenu. Et pourtant, il n'était pas à la présidence de l'OCI. Donc la présidence de l'OCI nous donnera peut être plus de moyens pour appuyer la résolution des conflits en général. Nous avons contribué dans les relations avec le Soudan et l'Occident, la question de la Lybie etc. Nous avons toujours défendu les pays musulmans sans être à la présidence de l'OCI. Nous sommes à peu près certains que cette expérience accumulée, que cette volonté déjà manifestée avant même la présidence feront que nous aurons une très bonne présidence de notre organisation commune.
Des pays non musulmans comme la Russie prendront part à la rencontre de Dakar. Quel sera leur statut ?
La Russie est un pays observateur à l'OCI. Ils ont un statut et il y a des musulmans avec la Tchétchénie et d'autres zones de la Russie. Des pays à communauté musulmanes importantes qui sont membres viendront à Dakar. Maintenant des pays à tradition judéo-chrétienne viendront aussi à Dakar pour faire des lobbyings, des rencontres bilatérales. Un pays qui n'a rien à avoir l'OCI viendra ou peu venir à Dakar, envoyer des diplomatiques et faire le tour des salles de conférences, chercher des rendez-vous, à faire passer des messages parce que nous aurons une grande rencontre internationale avec des milliers de participants. Ça c'est la tradition diplomatique internationale. Il n'y a aucun pays problème.
Le poste de Secrétaire général était honorifique mais maintenant, il devient administratif. Quel changement cela peut apporter ?
Les changements que cela apporte déjà sont importants. Je crois que l'actuel secrétaire général de l'OCI le Professeur, Isan Oglou Ekmaldine est un homme d'action, quelqu'un de très engagé, très efficace et qui est venu avec un esprit de réforme, de progrès de la Oumah islamique. Il a presque passé sa vie avec l'OCI. Il a créé un centre scientifique en Turquie, lui-même étant un homme de sciences très convaincu et compte faire beaucoup de choses qu'on ne fait pas encore dans la Oumah islamique. Donc avec un secrétariat général structuré, fort et capable de prendre des initiatives et un secrétaire général dynamique, lui-même engagé dans des réformes, je crois que le secrétariat va prendre plus d'ampleur et avoir plus de moyens dans l'organisation. Maintenant le secrétariat travaille avec la présidence sénégalaise en exercice et nous avons une parfaite convergence de vue avec l'actuel secrétaire général que nous soutenons dans son action et bien entendu le pays hôte l'Arabie Saoudite qui a une grande influence dans la Oumah. Ce qui est normal parce que c'est où repose le Prophète (Psl), la Kaaba et Médine. Donc tout ce la mis ensemble, fait que le Sénégal étant très lié à l'Arabie Saoudite, au secrétaire général, étant grand ami de beaucoup de pays de la Oumah qui pèsent lourd dans la balance comme le Maroc, l'Egypte, le Pakistan, l'Iran, la Turquie, la Mauritanie, le Nigeria, la Tunisie, la Malaisie, l'Indonésie etc. Donc nous avons vraiment espoir que notre mandat, le travail que nous allons faire avec le secrétaire général va impulser, va donner une nouvelle dynamique à l'organisation.
C'est la deuxième fois que le Sénégal organise le sommet de l'OCI alors que beaucoup d'autre pays au Sud du Sahara n'ont pas encore organisé. Quelles sont les raisons ?
Disons qu'il y a deux choses. Il y a le fait que le groupe africain n'a été qu'une fois candidat en 1991. C'était le Sénégal. Et après on est resté très longtemps et n'y avait pas de candidature du groupe africain. Bien que c'était le tour de ce groupe depuis 2000. Vous savez que nous faisons un tournant, 91 Sénégal, 94 Tunisie, 97 l'Iran. Il y a le groupe arabe, asiatique et africain. Et 2000 ça devait revenir au groupe africain et n'y avait pas de candidature et le groupe décidé de se retirer pour laisser en 2000 le Qatar organisé. Après le Qatar on est revenu encore pour le groupe africain organise en 2003, mais la Oumah a demandé qu'on donne une change au groupe asiatique et la Malaisie a pris. Maintenant on est revenu vers le groupe africain. C'est ce qui a fait que le Sénégal en présentant sa candidature au nom du groupe africain a été accepté. Nous sommes très fiers d'avoir obtenu cela. Maintenant deuxième élément comme le vous le dite, l'islam en Afrique, le Sénégal objectivement a joué un rôle très important. Il a été une sorte de porte d'entrée et de catalyseur.
Propos recueillis par Talibouyé AÏDARA



