« C'est un coup de fil de Mbéki qui m'a sauvé »
Musa Saidy Khan a travaillé avec presque tout ce que la Gambie a comme organe presse : The Point, New Citizen, Citizen Fm, Radio Gambia, The Inquirer, Panapress pour enfin finir au journal The Independant Directeur de Publication. Le journaliste vit à Dakar depuis le 15 mai 2006 - il est persona non grata dans son pays natal. On l'accuse de complicité avec les acteurs du coup d'Etat avorté du 21 mars 2006. Six jours plus tard, il est interpellé par les forces de l'ordre car il a publié une liste de personnes arrêtées sans que leurs parents et avocats ne soient informés. Les arrestations et menaces proférées à l'égard des journalistes du journal The Independant ne font qu'augmenter. Pour passer à la vitesse supérieure, « les gardes rapprochés du Président de la République mettent le feu à l'imprimerie de ce journal ». Musa Saidy Khan a passé 22 jours en prison où la torture faisait partie du lot quotidien des détenus. Les cicatrices sur sa joue, son épaule et son dos en témoignent. On veut l'obliger à dire qu'il sait du coup d'Etat. Il ne doit son salut qu'à l'intervention du Président Sud africain, Thabo Mbéki, qui exige sa libération avant de participer à la rencontre de l'Union africaine en 2006. Pour vérifier si Yaya Jammeh a tenu sa promesse, le successeur de Nelson Mandela a pris son téléphone pour appeler Saidy Khan. « Il m'a même demandé si je voulais venir travailler en Afrique du Sud » dévoile le journaliste. Mais l'offre est déclinée. « Parce que je voulais me battre pour obtenir une liberté de presse dans mon pays » déclare l'intéressé. Après cette libération, l'homme reçoit des appels anonymes qui lui demandent de quitter le pays au plus vite. Certains déclinent même leurs identités et beaucoup d'entre eux gravitent autour de l'appareil d'Etat. Musa Saidy Khan soutient aussi avoir vu des véhicules avec des vitres teintés et sans numéro d'immatriculation rodaient aux alentours de sa maison. Ne se sentant plus en sécurité, le protégé de Mbéki prend le chemin de l'exil, le 13 mai 2006, et passe en Casamance. Il laisse derrière lui une épouse qui en est à six mois de grossesse. Après avoir passé une nuit à Ziguinchor, il prend le bateau pour venir à Dakar. Il y reste quatre mois sans boulot, mais survit grâce à l'aide de ses confrères et amis. Depuis, il a pu gérer la maternité de son épouse qui vit actuellement à Dakar. Membre de l'organisation des éditeurs de presse d'Afrique, Musa Saidy Khan s'est rendu dans le pays de son sauveur, Thabo Mbéki où un projet lui avait confié. Depuis, il travaille dans la capitale sénégalaise pour Afro News, mais le contrat prendra bientôt fin. « J'espère qu'il sera renouvelé ».
MAMADOU LAMINE JAITEH
« Nous ne sommes ni des menteurs, ni des rebelles »
Mamadou Lamine Jaiteh a fui son pays pour échapper à la mort ou à la prison. Son périple a commencé le 27 juin 2007, date à laquelle, il a pris congé de son pays natal. L'homme passe d'abord deux nuits à Kaolack avant de rallier Dakar, le 29 juin 2007. A Banjul, on l'accusait d'être le correspondant de la Média Fundation for West Africa. Ladite structure dans son rapport 2006 a parlé de la situation des journalistes dans le pays du Président Yaya Jammeh. En 2007, les services secrets ont été mis à contribution pour trouver l'auteur des articles. « Tout a commencé par le coup de fil du Directeur de Publication de « Daily Observer », quotidien de l'Etat. Au téléphone, il m'a demandé de passer dans son bureau parce qu'il avait une lettre de Média Fundation for West Africa à me remettre. C'était un vendredi, je lui ai dit que j'étais à Brikama et que je ne pouvais pas venir. Il m'a appelé une deuxième fois pour me demander si je travaillais pour Média fundation. Sans tâtonner, j'ai répondu que non. Quinze minutes plus tard, il me rappelle en me traitant de menteur : « Tu ne m'a pas dit la vérité, tu travaille pour Média Fundation» se souvient Mamadou Lamine Jaiteh. « Dix minutes plus tard, un certain Monsieur Diallo m'a appelé à son tour pour me dire qu'il a une lettre pour moi » raconte encore le journaliste. « Il a insisté et appelé mon épouse. Sur le coup j'ai compris que j'étais en danger et j'ai pris le véhicule pour quitter le pays. Au moment où je passais la frontière sénégalaise, le même gars m'a appelé pour me dire : « tu as travaillé pour Média fundation durant quatre ans ». » Trop tard, Lamine Lamine Jaiteh est déjà au Sénégal. S'il a échappé à la prison voire la mort, il vient d'entrer dans une nouvelle étape de sa vie ou la réussite reste incertaine.
« C'était un nouveau défi à relever pour moi qui ne suis jamais resté hors de ma famille durant six mois en neuf ans de mariage» ce père de trois enfants qui s'interroge sur son futur immédiat. « Comment m'intégrer ? Comment maintenir mes relations et mon boulot dans un pays francophone ? ». Avec la création de la radio Avg en octobre 2007, Mamadou Lamine Jaiteh est revenu dans sa vie normale de journaliste. La station basée à Dakar travaille pour les Gambiens via Internet. C'est de l'information faite par des Gambiens pour des Gambiens. « Il faut que l'Etat accepte que les journalistes sont des citoyens gambiens et non ses ennemis. Nous ne sommes ni des menteurs, ni des rebelles » fulmine Mamadou Lamine Jaiteh.
SHERIFF BOJANG JUNIOR
« Je n'ai passé que 20mn chez mon père »
Après avoir passé des années en Angleterre, Sheriff Bojang Jr a décidé de revenir au bercail pour voir une dernière fois son père qui était au crépuscule de sa vie. En quittant Londres le vendredi 11 mars 2007, il ne savait pas qu'il n'allait pas restait plus de cinq heures en Gambie. Arrivé à l'aéroport international de Banjul, l'homme est surpris de voir que son nom était inscrit sur une liste noire. Interpellé par des policiers à sa descente d'avion à 19h, Sheriff a été bombardé de questions avant que son passeport et ses bagages ne soient saisis par les éléments de la Police. Les raisons ? On l'accuse d'avoir écrit un article dans un journal locale « Independant » sur l'assassinat de Deyda Hydara et qui pouvait créer une insurrection. En bon journaliste, Sheriff reconnait la paternité de son article. Cependant, il refuse qu'on dise que son objectif était de créer une insurrection. « J'ai simplement demandé que justice soit rendue » martèle-t-il. Il poursuit « j'ai passé deux heures de temps à l'aéroport avant que les policiers ne me demandent de répondre à la Division criminelle le lundi matin à 8h, poursuit Sheriff Bojang Jr. C'est un agent des services secret qui a appelé à la maison pour leurs informer que j'étais en route. Mais qu'il n'était pas certain que j'y arrive. Car les instructions étaient données pour qu'on m'arrête avant que je n'arrive à la maison. » La même personne a ensuite rappelé pour demander à ce Sheriff Bojang Jr quitte au plus vite possible le pays. Le journaliste n'a passé que vingt minutes au domicile paternel, avant de rendre visite à sa maman moins de dix minutes. Humilié, l'enfant prodige ne pas voulait pas partir. Il a fallu l'intervention de son père pour qu'il accepte de quitter Banjul sans papier ni argent. C'est ainsi que le jeune Sheriff est entré dans la clandestinité. Dans un premier temps, il rallie Darsalam Chérif en Casamance. Il y passe trois jours à Darsalam avant de prendre la route de Ziguinchor, toujours sans papier. Il emprunte alors le corridor, Ziguinchor-Kolda-Tambacounda-Kaolack-Dakar. C'est l'unique solution pour éviter d'entrer en Gambie. Après son brusque départ, le frère de Sheriff Bojang Jr, journaliste comme lui, se rend à la Police pour la déclarer sa disparition. Sept mois plus tard, le père décède. Sheriff Bojang Jr qui est à Dakar n'ose pas faire le déplacement pour assister aux funérailles. « S'il y a une chose qui m'a marqué et qui restera gravé dans ma mémoire, c'est bien le décès de mon père » se lamente le jeune journaliste. « J'étais à Dakar et je ne pouvais pas aller en Gambie. Cela m'a beaucoup touché et je ne l'oublierai jamais. »
Paru dans Matalana de septembre 2008

