"Je veux bientôt me retirer de la musique"
Il est 11h devant la chambre 461 du Méridien Président. A l'intérieur, la star africaine Aïcha Koné attend le reporter. Drapée sous sa couverture, elle suit tranquillement une émission religieuse de la Rts sur la vie du Prophète Mohamed (Psl). Sur sa couverture, juste au niveau de sa taille - parce qu'elle était allongée sur le lit – un chapelet. Habillée en djellaba noire, Aïcha Koné confirme la beauté de la femme noire aux dents de caolin. En elle, tout est art. Après les salutations et quelques questions sur le journaliste et son journal, Aïcha lance : « Je suis prête, on peut commencer ». C'est dans cette interview à bâtons rompus qu'elle se confiera au journaliste en ces mots:« en réalité, je ne veux pas mourir sur la scène. Je compte un jour me laisser la musique pour être une vraie Hadja et me rester à la maison pour méditer ». Mais avant cette retraite, elle a déjà préparé son héritier qui n'est autre que son fils Thiaga. Ce dernier a rejoint sa mère dans la chambre avant la fin de l'entretien. « Tu as vu, c'est lui Thiaga. Il paraît qu'il chante déjà bien et danse tout aussi bien. Le public a vraiment aimé sa prestation hier (ndlr : c'était le 2 mars 2009 », lance-t-elle.
Le Matin : Aujourd'hui, vous êtes à Dakar dans le cadre des préparatifs du troisième Festival mondial des arts nègres. Une rencontre qui doit se tenir au mois de décembre 2009 à Dakar et va regrouper les artistes du monde entier. Que représente pour Aïcha Koné le Fesman en tant qu'artiste africain?
Aïcha Koné : Je crois que c'est d'abord une manière de revenir à nos sources parce que je suis déjà venue ici quand j'apprenais à l'orchestre de la télé comme choriste. Elle était à l'époque dirigeait par Manu Dibango. Il y avait aussi Boncana Maïga. Nous étions venus ici pour un festival de la Foire de Dakar. Depuis lors, nous ne sommes plus revenus. J'aime bien ce festival parce que c'est un lieu de rencontre où nous nous découvrons et échangeons. Cela fait non seulement revivre le pays qui nous reçoit, mais aussi, permet à la culture de se redynamiser. Donc ce festival, c'est une affaire qui concerne tous les frères d'Afrique et de la diaspora. C'est un beau plateau de rencontre et un défi à relever surtout nous les artistes de la chanson. Le Sénégal a bien fait de faire revivre ce spectacle qui parlera et de la mode, et des écrivains. En résumé, l'art en général. On se retrouvera en décembre et je crois que ça donnera le clap qu'on attend de lui.
Selon vous, qu'est-ce que le secteur de la musique pourra gagner de ce 3 ème Fesman ?
On gagnera un plus. D'abord à mieux faire connaître nos valeurs culturelles. Ça c'est très bien. On espère aussi qu'il y aura des colloques, des rencontres et qu'on verra vraiment comment on pourra lutter contre la piraterie qui est un facteur négatif dans notre domaine. Et au-delà, faire connaître la musique africaine et l'art dans tout son contexte. Je crois que ce plateau nous offrira tout cela.
Le secteur de la musique a longtemps été mal vu, surtout celui de la musique moderne, en Afrique. Beaucoup de musiciens, après quelques années d'évolution dans la world music, changent pour s'adapter au contexte. Mais Aïcha Koné est restée la même tant sur le mode vestimentaire que du point de vue de son répertoire musical. Est-ce un choix d'Aïcha ou suivez-vous une ligne tracée par un de vos conseillers?
Je ne sais pas quoi dire. J'aime la chanson parce qu'avec elle, on a toujours son mot à dire. On est quelque part le porte-parole des sans voix. Moi, on m'a vue au pays. Quand il y a eu la guerre, je suis montée au créneau comme pas mal de gens pour ramener les citoyens ivoiriens vers la paix et voir comment trouver des solutions sans passer par les armes. Ce sont des chansons de ce genre que j'ai véhiculées. J'en profite encore pour dire merci à Youssou Ndour qui, pendant la crise au pays, essayait de savoir comment est-ce que ça allait. Quand je le voyais, son souci me disait que la paix revienne parce que beaucoup d'artistes africains sont passés par la Côte d'Ivoire. On ne peut que souhaiter la paix quand il y a la guerre quelque part. C'est quand même le préalable à tout facteur de développement. Donc j'en profite pour lui dire merci et dire merci à tous les autres artistes sénégalais et africains qui nous ont soutenus durant cette période de crise. Maintenant, pour ce qui concerne Aïcha, je crois qu'en Afrique, nous avons beaucoup de talents. Il faut pouvoir les exploiter et exploiter notre culture. C'est ce que je fais. C'est peut être cela ma force parce que je vends mon pays et la culture de mon pays. Je vends l'Afrique et la culture africaine. Et je les vends très bien, mais à ma façon. Sincèrement, c'est peut être ça le secret qui m'a fait résister aussi longtemps.
Aujourd'hui, on assiste à une floraison de l'industrie musicale en Afrique. Au Sénégal, des noms comme Youssou Ndour, Baba Maal, Ismaël Lô restent des pionniers incontestables dans ce domaine. Ils ne ménagent aucun effort pour soutenir la jeune génération. Est-ce le cas pour Aïcha en Côte d'Ivoire ?
Bon, il fait dire qu'en Côte d'Ivoire, il y a Gadji Celli et moi qui avions acheté un studio que nous allons bientôt monté et voir sur place comment cela pourrait intéresser ceux qui voudraient s'adonner au métier de la musique. Peut être ça leur fera moins de frais que de vouloir d'abord lutter pour avoir un visa et aller en Europe. En Afrique, nous avons des musiciens talentueux, mais ce sont des infrastructures qui manquent. Nous sommes en train de voir comment remédier à cela. Mais le problème majeur reste la piraterie. Même si nous avons de très bons studios de production, tant qu'il n'y a pas une bonne politique de lutte contre la piraterie, il y aura toujours des problèmes. Nous risquons tous de mettre nos clefs sous le paillasson. Comment lutter contre la piraterie ? C'est notre vrai problème. Je crois qu'il y a aussi un facteur très important. C'est-à-dire, permettre aux artistes en Afrique de circuler sans trop de problèmes de visas. Comment faire pour entrer en Afrique du Sud ? Comment échanger avec eux? C'est très important. En Afrique du Sud, à part Myriam Makéba et Lucky Dube, je ne connais pas beaucoup d'artistes de ce pays. Nous devons aussi faire de sorte que nos clips puissent circuler dans tous les pays d'Afrique sans aucun problème. Mais le facteur le plus important pour moi, c'est toujours la piraterie.
Selon Aïcha Koné, quelle est la meilleure façon pour lutter contre la piraterie en Afrique ?
Je ne sais pas. Je ne sais pas parce que c'est assez compliqué.
Donc quel message lancez vous aux décideurs politiques pour lutter contre la piraterie ?
Je ne sais pas. Il faut qu'ils s'intéressent et se penchent un peu sur nos problèmes. Et qu'ils voient, même s'il faut trouver une brigade pour sécuriser nos ½uvres, comment interdire sur les marchés, les ½uvres piratées. Mais avant ça, il faut d'abord une grande campagne de sensibilisation parce que dans certains milieux, les gens ne comprennent pas que la piraterie est un crime. Celui qui parfois pirate, ne sait pas dans bien des cas le risque qu'il court. Je ne parle pas des grandes maisons. La plupart de nos parents qui achètent les ½uvres piratées sont nos admirateurs. Mais, ils ne savent pas qu'une ½uvre piratée, tue son artiste. Il faut qu'on leur explique tout cela.
Devant Aïcha Koné un chapelet. Qu'est ce que la religion représente pour toi ?
Je crois que la religion reste notre force dans la vie. Comme on le dit, la prière repose l'âme. Nous devons savoir que tout ce que nous faisons est adossé à Dieu. Ça nous réconforte et quelque part, ça nous donne beaucoup de force pour agir sûrement bien.
(Rires...) On essaie d'éviter le mal autant qu'on peut. Je suis née musulmane. Je pratique ma religion et j'ai même fait le « hadj » (ndlr : pèlerinage). Pendant mes heures creuses, je suis beaucoup sur le chapelet pour faire le zikr. Je suis contente là où je suis parce que je suis sur la Rts un film qui parle de la vie du Prophète Mohamed (Psl).
Vous appartenez à une confrérie ?
Pour le moment non. Tijania, peut être quand je vais décrocher.
« Peut être quand je vais décrocher » signifie qu'Aïcha prépare sa retraite. Est-ce que vous avez déjà préparé votre relève ? Si oui comment s'appelle votre successeur. Si non pourquoi ?
Il y a mon fils Thiaga qui s'intéresse à la musique. Le public l'a vu. Il paraît qu'il chante bien déjà et danse tout aussi bien. Mon rêve, ce n'est pas de mourir sur la planche. Je compte un jour me retirer. Je ne sais pas quand, mais je le ferai. Parfois, je me dis"est ce que ce métier rime forcément avec ma religion". Je ne sais pas. Et puis, ma mère n'a pas voulu que je sois chanteuse, il y a ça aussi. Au soir de sa vie, c'est ça qu'elle me disait toujours. Je sais qu'un jour, je me retirerai de la scène pour être une vraie Hadja et rester à la maison pour méditer.
Si je comprends bien, Aïcha Koné prépare sa retraite musicale ?
Je ne sais pas. Mais une chose est sûre, je ne veux pas mourir sur la planche. C'est vrai que j'ai beaucoup d'admiration pour Myriam Makéba qui m'a inspirée, mais nous ne pratiquons pas la même religion. En tout cas, mon rêve n'est pas de mourir sur scène.
Aujourd'hui, quel regard portez -vous sur la musique africaine moderne?
La musique africaine, on la critique. Mais chanter pour moi, c'est dire quelque chose, c'est éduquer, c'est informer, c'est former. Donc pour moi, je suis venue au monde pour accomplir une mission. C'est ça le rôle d'un artiste. C'est pour cela que chacun doit apporter sa pierre à l'édifice.
Aïcha Koné n'est plus à présenter. Donc ce qui veut dire que l'expérience et l'expertise sont là. Aujourd'hui, quel conseil donneriez-vous aux jeunes africains qui sont dans la musique ?
C'est d'aimer ce métier qui comme tout autre métier, est très passionnant. Il faut avoir l'amour de sa patrie et de son métier. Et ne pas venir dans ce métier parce qu'on a pas réussi ailleurs. C'est un métier noble qu'il ne faut pas négliger, car il peut faire développer son pays et sa culture.
Propos recueillis par Cheikh Talibouya AÏDARA
Paru dans Le Matin du 14 mars 2009